Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

J'ai discuté de viol avec des gens. Enfin, quand je dis que j'ai discuté... C'est faux. J'ai entendu des gens discuter. Des gens que je voudrais considérer comme des amis. J'ai été blessée par cette discussion. Je n'en veux à personne, surtout parce que je n'ai pas été capable, sur le moment, de dire que j'étais blessée. Je n'ai pas cette capacité quand je tiens aux gens que j'ai en face de moi. J'ai moins de difficultés à m'élever contre mon-ma compagnon-ne que contre les gens que je voudrais considérer comme mes amis car ceux-ci me tournent le dos beaucoup plus facilement. Je n'ai donc pas réagi, et je n'ai pas d'autre moyen pour m'exprimer que mon blog. A ces personnes : je suis désolée, je n'ai pas la force de vous affronter en face à face. Car oui, pour moi, cela constitue une confrontation, une opposition, et je commence tout juste à digèrer ce dont je me suis rendu compte après ma rupture. Je n'ai pas les armes. Je n'ai pas une forte personnalité (je suis en train de la construire), je n'ai pas une grande capacité d'affirmation, je me fais l'impression d'être tellement peu légitime dans ce que je ressens... Bref, c'est dur de discuter directement. N'y voyez pas un affront, plutôt une tentative de me faire comprendre, d'une manière un peu différente des moyens traditionnels, simplement parce que je suis incapable de vous parler en face. Et cet article permettra à d'autres personnes qui auront eu la même idée ou la même façon de l'exprimer de comprendre comment cela peut être entendu.

 

Nous avons donc parlé de viol. De consentement. Et de vieilles histoires liées à d'anciennes discussions sur ces sujets. Très peu des vieilles histoires, ma foi, puisque le débat à propos du viol et du consentement a pris le dessus. Est arrivée la notion de degré de gravité dans le viol. Une des personnes autour de la table nous a raconté son histoire - et a donc posé sa légitimité à discuter de cette question-là - et en a conclu qu'elle ne garde pas un trauma de cette expérience. Elle a ensuite décrit d'où pouvait provenir l'attitude de son agresseur. A ce stade de la discussion, je ne pouvais qu'adhérer au discours. Chacun vit ses (et ces) expériences de manières différentes, nul n'est tenu de se sentir mal de ce qu'il lui est arrivé. Et surtout, la vie ne s'arrête pas après un viol.

Là où j'ai été en difficulté pendant la discussion, c'est que je suis cette personne fragile et blessée. Cela me déplaît d'ailleurs énormément, mais je ne peux pas le nier : je suis brisée. J'ai été réduite à un pseudo-humain sans personnalité. Je le vis mal aujourd'hui. Entendre parler de degré dans le viol, cela m'a pété les genoux. J'ai d'abord entendu que dans l'esprit de beaucoup de gens, un viol l'est uniquement lorsqu'il est violent et laisse des séquelles physiques. C'est évidemment une connerie et chacun s'accordait à le dire. Mais j'ai également entendu qu'il y a des degrés dans le viol, et que, par exemple, l'introduction d'un doigt dans l'un de ses orifices (j'en vois qui rigolent au fond, mais le nez ça compte pas - quoique...) serait moindre par rapport au fait de se faire tabasser pour obtenir un rapport sexuel. Pendant les viols que j'ai vécus et dont je me souviens (et je n'ai pas la possibilité de les dénombrer, beaucoup de mes souvenirs étant partis à la pêche et m'ayant laissé un mal de crâne monstrueux quand j'essaye de les appeler) je n'ai pas été frappée. J'ai été forcée, maintenue, attrapée, bloquée. Avec force, oui, puisqu'il fallait me maintenir quand j'essayais de m'enfuir, mais pas de coups. Parfois, j'ai dis non, parfois je ne l'ai même pas dit explicitement puisque je savais que ça ne servait à rien, me contentant de pleurer et de faire ce qu'on me disait. Parfois, je n'ai même pas pleuré sur le moment, préférant me retenir et pleurer après, ou garder mon malaise enfoui. Où me placez-vous sur votre échelle ? Est-ce que je fais partie des douleurs qui sont entendables ? Est-ce que les viols que j'ai vécus peuvent être validés par cette échelle ? Est-ce que j'atteins un assez haut degré pour qu'on considère que ce que j'ai vécu est grave ? J'ai été frappée et maltraitée à d'autres occasions, mais pas pendant ces viols. Est-ce que cela me disqualifie ? Voilà les choses qui me sont passées par la tête à ce moment-là. J'ai vécu cette discussion comme une tentative de validation de la gravité de certains viols et pas d'autres. Or, je considère qu'il n'y a pas de hiérarchisation à faire et que toute victime a le droit de donner l'importance qu'elle veut (ou peut) à son vécu. Aussi, l'introduction, sans consentement, d'un doigt dans l'un de ses orifices peut être fort mal vécu par quelqu'un et passer complètement au-dessus de la tête d'un autre. J'imagine que cela dépendra d'une multitude de facteurs qu'il serait trop complexe d'essayer d'énumérer, mais voilà, tout le monde ne ressent pas les mêmes difficultés et n'est pas agressé par les mêmes choses.

J'ai la peur d'être niée en tant que victime. Car oui, après la prise de conscience d'avoir été une victime, il faut que j'arrive à intégrer réellement que j'en suis une - et éviter l'auto-culpabilisation pour laquelle la société et la culture du viol n'aident pas - pour ensuite enfin réussir à m'en détacher. Accepter qu'il m'est arrivé, dans le passé, ces choses-là et que je peux continuer à vivre simplement. Cette impression de devoir être validée en permanence par chaque personne, sentir que les gens valident ou ne valident pas mon histoire, c'est quelque chose de difficile à vivre. Et c'est d'autant plus compliqué que lorsqu'une opinion telle que celle-là est exprimée par une personne ayant elle-même vécu des expériences désagréables - et qui est donc légitime à expliquer ce qu'une victime (ou une victime qui ne se sent pas comme telle) ressent - je ne me sens pas encore la possibilité d'affirmer que mon expérience personnelle vaut quelque chose. J'aurais trop peur d'invalider l'avis de la personne qui parle en contredisant ou en essayant d'amender, et je n'ai pas la possibilité de mettre en avant que j'ai mon propre avis en tant que victime.

 

Je suis désolée si quelque chose aurait dû désamorcé ces réflexions dans la suite de la discussion, mais je n'ai pas pu l'entendre car mon cerveau a décidé de m'arrêter-là. J'étais physiquement là, mais mon esprit s'est déconnecté à force de tourner tout ça dans tous les sens. Je vais avoir du mal à expliquer ce que j'entends par le terme "déconnecter" car c'est vraiment LE mot. Pendant les agressions, cette déconnexion était de la résignation, une décision prise de n'être plus que ce qu'on attendait de moi : une poupée sans sentiments et avec le moins de sensations possibles. L'impression d'être là mais pas là en même temps, d'être là mais de tourner le dos à la scène. C'est un peu la même chose qui s'est passée ici. Ca ressemble à quelque chose de conscient, mais j'ai parfois beau essayer de revenir dans la réalité, je ne peux pas, mon esprit étant embourbé dans du brouhaha de vide.

 

Je suis encore une fois désolée de n'avoir pas été capable de dire immédiatement que tout ça me gênait. J'espère que je serai comprise, mon but n'étant pas de nuire à qui que ce soit, ni de jeter la pierre. Je comprends ces propos, mais je n'ai pas eu la possibilité d'exprimer mon sentiment sur la question.

 

Sachez que les personnes qui discutaient ne pensaient pas à mal, et que ces propos ne sont pas condamnables en soi. Encore une fois, je comprends ce point de vue, mais j'ai aussi le mien, difficile à exprimer. Je refuse de voir ces personnes insultées, donc je préfère le dire : les commentaires insultants envers ces propos ou ces gens ne seront pas validés. L'objet de cet article est réellement d'exprimer enfin mon point de vue sur cette question.

Tag(s) : #Les yeux des autres, #Coup de gueule